TRACES

TRACES

La rue qui descend vers le fleuve, depuis la place de la Comédie, est un livre. Un fait si rare situe la ville où j’ai grandi. Le nom de cette rue, Esprit des lois, tout d’idéal et de rigueur, est un raffinement de la fin de l’année 1793. Aucune municipalité, depuis, n’a osé revenir sur ce choix, par les clubs exaltés de la ville, de l’ouvrage de Charles de Montesquieu, vigneron aux douces modulations gasconnes, juriste et philosophe. Aussi, qu’on en prenne conscience ou non, arpenter cette rue met dans une disposition singulière. Or, parvenu sur le quai, j’y trouvais, enfant, une autre inscription étonnante. Venant régulièrement s’amarrer là, le navire qui fermait l’horizon de son long flanc noir portait peintes en blanc les douze lettres du nom de mon grand-père.

Ainsi, les rues étaient des pensées et les ancêtres des grands bateaux. Le sens du monde était écrit, il suffisait de lire et de comprendre. Serait-ce alors ma façon personnelle de concevoir les rues et les ancêtres qui, dès cette époque, me fit prendre des chemins de traverse ? Ma relation avec la société allait en effet rester à jamais de l’ordre de ce qu’on entend joliment par mi-figue mi-raisin. C’est que je ne faisais jamais ce qu’on attendait de moi, pas plus que la société ne faisait ce que j’attendais d’elle. Par exemple, former ses lettres de la main gauche avec un porte-plume trempé dans l’encre réclame d’écrire de droite à gauche, si on veut exprimer ses idées clairement. C’est ce que j’envisageais très naturellement. Il n’y aurait eu, ensuite, qu’à placer ma dictée devant le premier miroir venu pour la lire. Mais, non, on me demanda d’écrire dans l’autre sens. Ma plume, alors, se plantait dans le papier, envoyant des éclaboussures sur mon visage et jusque sur mon voisin, pendant que le tranchant de ma main, en effaçant ce que je venais de m’appliquer à former, se maculait d’encre fraîche, dessinant une trace bleue unie dans la largeur de mon cahier. Comment être clair dans ces conditions ?

“Comment être clair dans ces conditions” allait demeurer pour moi une préoccupation majeure. Si ce n’est que “conditions” prit une acception beaucoup plus large au fil des heures et des années. Le mot désigna bientôt le fourmillement dantesque des désirs, des amours, des contradictions, des horreurs et des souffrances dont l’être humain, et moi-même en particulier, se trouvait être, d’un même mouvement, l’acteur, la victime et le témoin démuni. Ce qu’on trouvera dans ces pages, nourries de pensées, de grands bateaux, de miroirs biseautés et d’un étonnement toujours neuf, témoigne de cette préoccupation, sans toutefois que ne se détache jamais un résultat probant.

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Luc Lefort ● Écrits

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