Le soleil brûlait le bitume, rendant au néant les pourtours de la place. Nées quelque part dans ces confins, deux lignes de fusains s’aventuraient en parallèle dans la lumière, découpant l’espace. Une brèche ménagée au centre des haies laissait communiquer les trois parcelles entre elles.
La foule la plus nombreuse se tenait dans celle du milieu, des groupes se disséminaient dans les autres.
Un porte-voix leur a enjoint de se réunir au gros de la troupe.
Le silence s’est épaissi. Les noms ont commencé d’y résonner.
Au fil de la litanie montait l’appréhension égale d’être appelé ou de ne pas l’être. On n’existait qu’une fois nommé, et le sort, alors, en était jeté. Extirpé de la masse vague, l’individu gagnait la section identifiée que la voix instituait. Les noms s’agglutinaient dans l’ordre alphabétique qu’elle décidait, et, tout au bout, la somme de leurs sonorités égalait le chiffre affecté à cette section-là. Alors la colonne formée s’ébranlait, sur les consignes de celui qui l’avait reçue en partage. Elle sortait du cercle et s’effaçait à la vue de ceux qui patientaient encore. On l’avait regardé un instant s’éloigner vers son avenir, et, dans l’étendue de l’esplanade, devenir minuscule. Le monde en semblait vidé, lavé à jamais, et l’équation à résoudre, toujours plus simple, plus crue. Une autre section était en train de naître, ralliant sous son signe ce qu’il restait d’informe. Le cœur battait plus fort aux noms proches du sien.
L’un d’eux, à ce moment, fut répété, sonna doublement sous le ciel, sans remuer le groupe. Le trouble rendit prise au chaos. Un nom pouvait donc exister aussi nu qu’une âme ? Et, dans on ne sait quelles limbes, ce corps qui aurait dû en hériter se mouvait-il sans lui ? Les syllabes exaspérantes furent aboyées une troisième fois. Le soupçon se confirma. C’était mon nom, mon nom à moi, mais tronqué et dit de travers.
— Non !… rectifiai-je, la voix hésitante.
Puis, soulevant mon sac, je me résolus, vaincu, à franchir les lignes anonymes dont j’étais, pour aller m’agglomérer, au-delà du no man’s land, à la trentaine de ceux qu’on venait de citer. Les regards qui me suivaient s’étaient faits louches. J’entrai dans l’ordre de la nomination par la porte étroite du délai, de l’à-peu-près. Une seconde plus tard, l’énonciatrice m’aurait coché d’une croix rouge sur sa liste.
— Alors ? Vous n’entendez pas, quand on vous appelle ?
— Si, convins-je sur le même ton faible.
Sans s’attarder sur la médiocrité de ma répartie, la femme replia son papier et vint se placer à la tête de notre section. Dès lors, ce fut nous, cet esquif qui se détachait de la rive et voguait sur le goudron chaud, sous la houlette d’un capitaine au pas sûr. Derrière nous, on nous enviait sans doute, on s’inquiétait peut-être d’une telle autonomie, aussi neuve, aussi certaine déjà, insolente, et qui faisait, de tout autre que nous trente, l’étranger. Or c’était seulement que ces autres ne soient pas nous, remarquai-je, qui constituait notre groupe ; pour le reste, nous n’avions en commun que de suivre la femme, sans savoir où elle nous menait. De cette réflexion qui redoublait mon sentiment de fragilité après l’épisode du nom, je fus distrait par mon voisin de marche, qui venait de m’adresser la parole.
— Quoi ?
Je cherchai à croiser ses yeux, mais ils furetaient tout autour de lui à une allure inconcevable, louchant sur tout et rien, aux quatre coins de l’espace.
— C’est les terrains de sport !
— Hein ?
— Basket… hand… volley…, putain…
Tels seraient les mots de mon premier échange avec un membre du groupe. Je n’eus guère à les graver dans mon esprit ; ils s’y déposèrent, légers, dans cette forme riche d’obscurs sous-entendus.
La femme elle-même semblait hésiter à pénétrer dans le local lugubre qui constituait le terme de notre marche. Si ses traits gardaient la marque de la résolution, elle s’effaça du moins devant nous pour nous laisser entrer. Je vis, quand je passais à sa hauteur, que ces yeux étudiaient, par-delà les arches noirâtres du préau, un petit coin de ciel bleu. J’y cherchai une piste, n’y trouvai rien, et m’attirai cette injonction rêveuse :
— Avancez !
J’avançai. Sans précipitation, car, je l’ai dit, l’endroit n’était pas attrayant. Il ne restait pourtant qu’à s’engouffrer là, s’asseoir et voir venir. Ce ne fut pas si simple. Je venais d’élire un siège au hasard, quand un membre du groupe, accouru derrière moi, me déséquilibra d’une bourrade dans le dos.
— C’est ma place, m’assura-t-il.
Et comme je reprenais mon aplomb, il acheva de marquer son territoire en me marchant innocemment sur le pied.
— C’est sa place, confirma d’un air enjôleur un membre du groupe, jupe rouge et frange blonde, qui avait pris possession de la chaise d’à côté.
J’étais entré dans les derniers, et la plupart des tables étaient réquisitionnées. Chacun attendait pour s’asseoir, et je ne pouvais distinguer les places restées libres.
— Asseyez-vous, enjoignit la femme à la cantonnade.
Suivit un profond ramdam, et je restai seul debout. Pour le coup, je pouvais observer les lieux posément.
— Vous comptez rester avec nous ? fit la femme, qui se trouvait maintenant juchée en surplomb du groupe, sur une petite estrade. C’était à mon adresse, et, là encore, sa question me désarma. Je demeurai bouche bée, ce qu’elle prit pour une façon d’acquiescer, car elle en conclut aussitôt :
— Alors soyez gentil de trouver un siège, comme les autres…
— Là ! souffla obligeamment dans mon dos un membre du groupe, en tiraillant l’étoffe de mon tee-shirt – Il me désignait la chaise qui se trouvait derrière moi, à côté de la sienne. Elle était bien inoccupée, comme je le vérifiais, et je n’eus qu’à me baisser pour en profiter.
Alors la femme nous demanda d’écrire nos noms sur des bouts de papier, avec le numéro de la section, et d’autres choses que je négligeais. Surtout, à la fin, on pouvait ajouter « en une ligne » ce qu’on voulait faire quand on sortirait de là. C’était « facultatif », expliqua-t-elle, ce qui voulait dire que nous « avions faculté de » ; « faculté de » entendue comme « capacité à », et, de là, « liberté de ». Car ce dont on est capable nous rend libre de le faire. Ou non. Je restais sur ce mot de « facultatif », cahotant et folâtre, qui ravivait, dans mon esprit, le paysage du causse au-dessus de Gourdon. On y grimpe ainsi, sans fin, dans ce même genre de broussailles sèches, le nez caressé d’odeurs sucrées, et, tout à coup, fouetté d’un rameau épineux au détour d’un sentier… De sorte que la femme se trouvait devant moi, que j’en étais encore à reproduire entre mes dents, non sans succès, les mouvements d’un vent sournois dans les ajoncs, sur le thème flûté et néanmoins ébouriffé de « facultatif ».
– Vous avez fini ? fit-elle en me tendant la main.
Décidément, c’était le jour des questions mal posées, des comportements aléatoires. À ce jeu, il fallait que je me secoue. Que je reconduise à tout prix sur mon terrain un débat qui s’engageait de travers.
– La liberté de souffler sur le causse, est-ce ce qu’il convient d’appeler quelque chose de «facultatif » ? demandai-je en retour, dans un souci de compromis, et en appuyant, pour bien me faire comprendre, sur l’expression « liberté de », qui venait de faire l’objet de son commentaire.
La main de la femme, jusque-là immobilisée au-dessus de ma table, s’envola aussi subitement qu’elle était apparue. Je ne m’en choquais pas ; les libellules procèdent ainsi, et qui dira jamais l’intention bonne ou mauvaise qu’elles y mettent. J’étais plus contrarié par les éclats de rires qui, ici et là, accueillirent ma remarque.
– Je parlais du vent ! précisai-je en forçant la voix pour ces malentendants.
L’attention se fit plus concentrée. Il y eut encore deux minces gloussements, vite étouffés au cri perçant de la femme : « s’il vous plaît ! », répété deux fois, et que, de toute évidence, il s’agissait de développer ainsi : « s’il vous plaisait… de ne pas rire, j’en serais bien aise, car pour moi, je ne vois là rien de drôle, tout au contraire ; or, la situation où nous nous trouvons nouvellement de former un “ groupe ” nous contraint à un consensus de bon aloi, aussi fortuit soit-il, et ainsi, quel qu’en soit le désir particulier des uns ou des autres, tombons d’accord, à mon initiative, sur la nécessité de juger, tous ensemble, sans qu’aucune exception ne puisse être prise en considération, que ce qui est proféré par X sans visée comique n’est drôle en aucun cas : ni dans l’espace public apparu avec l’existence du groupe, ni dans le for intérieur de tel de ses membres. »
Cette interprétation, si c’était la bonne, ne manquait pas, on le voit, d’établir tout un continuum d’ambiguïtés – et, pour s’en tenir à l’explicite de l’énoncé, dès ce « s’il vous plaît » qui malmenait la conjugaison comme pour forcer indicativement (« impérativement » serait peut-être trop fort), indicativement, donc, la main à l’expression plus convenable de « s’il vous plaisait », où l’imparfait, justement nommé puisque rien ne pouvait être considéré comme accompli sans l’accord des personnes sollicitées, aurait permis un glissement plus suggestif vers le conditionnel que requérait l’esprit de proposition de la formule.
N’ayant pas obtenu de réponse sur mon premier commentaire du fait des ricanements qui nous avaient perturbés, je m’apprêtais à faire cette seconde observation, quand je m’avisai à part moi que toute situation est incertaine par nature, et que, du reste, y mettre à l’œuvre le langage n’y apporte pas toujours les éclaircissements souhaités – si même, cela se voit, il ne multiplie pas les équivoques. D’ailleurs, d’un autre point de vue, ma réflexion, qui, mal comprise, aurait pu sonner comme désobligeante pour la femme, risquait de me desservir auprès d’elle dans la mesure où le « s’il vous plaît », aussi discutable fût-il, n’avait eu pour motif que de tenter de me rétablir dans mon droit.
Enfin, notre groupe venait à peine d’être formé, et, on m’en avait prévenu, bien de l’eau aurait à couler sous les ponts avant qu’il ne se défasse ; j’en conclus que le temps était mon allié, et qu’il aurait été maladroit de précipiter les choses d’entrée de jeu. Le moment viendrait où je me sentirais plus à mon aise pour entrer, en toute occasion, dans le vif du sujet. Cependant, la femme avait collecté ses petits papiers. À l’exception du mien, puisque, malgré ces contretemps, je demeurais décidé à remplir au mieux la séduisante rubrique « facultatif ». Aussi s’était-elle retirée de notre coin après m’avoir enrobé d’un regard profond et en convenant que « je le lui apporte, quand je serais prêt ».
Je m’y concentrai, oubliant le groupe. Comme il arrive souvent, je mis trop longtemps à comprendre que la réponse était contenue dans la question. Et j’avais déjà réduit en échardes le bois de mon crayon quand je prenais enfin la mesure du peu d’intérêt que présentait le fait de savoir ce que je ferai quand je sortirai de là, puisque j’y entrai à peine et que j’y étais pour longtemps. Cette réflexion m’apaisa. Je venais de progresser d’un pas ; mais ce n’était pas suffisant. Je subodorais une ruse, qui m’échappait. Cette fausse question en cachait une vraie, mais laquelle ? Bien plus tard seulement, je me traitais trois fois de crétin et je lançai une œillade admirative à la femme qui s’échauffait là-bas sur son estrade, quand je décryptais enfin le message. La vraie question, bien entendu, se formulait ainsi : que voulez-vous faire maintenant que vous êtes ici ? C’était gagné, je fis le troisième pas en me jouant. Avoir la faculté de, la capacité de, la liberté de, ou non… L’astuce résolument brillante de la femme m’apparut dans tout son éclat. J’inscrivais ma réponse lapidaire avec jubilation. J’allai déposer mon papier sur sa table, et retournai m’asseoir.
Je me trouvais enfin disponible pour porter attention à son monologue, qui ne me dérangeait plus. Il y était question de compartimenter à l’avenir notre journée, heure par heure, pour entendre la femme ou l’un de ses collègues sur des sujets qu’une volonté déroutante paraissait s’être appliquée à priver du moindre rapport. Ces sujets aux énoncés fabuleux, tels que « expression manuelle » ou « seconde langue », portaient le nom générique de « matières ». Notre série d’arrangements avec lesdites matières s’établissait sur la longueur convenue d’une semaine, et se dupliquait telle quelle chaque nouveau lundi, pour la durée globale d’une « courte année », selon les termes de la femme, mais qu’elle n’expliqua pas.
Quelle rigueur ! quelle incohérence ! me répétais-je, ébahi, devant tant de folie législative, mêlée à tellement d’invraisemblances. Et j’en émis, bouche ouverte, un souffle de gorge fasciné, très semblable, je l’admets, au vagissement d’un demeuré, qui fit que plusieurs membres se retournèrent, avec une façon d’avidité dans le visage. Il me sembla, dès lors, que l’ensemble de la section attendait de moi quelque chose que je n’aurais su préciser, comme s’il m’eût fallu les satisfaire en vertu d’un protocole secret. Un certain esprit de contradiction que je me connais m’incita aussitôt, sans méchanceté véritable, à me tenir sur le qui-vive pour les décevoir, si une nouvelle occasion se présentait.
— Une sonnerie vous indiquera qu’il est temps de changer de salle pour vous rendre auprès de votre prochain professeur, poursuivait diaboliquement la femme, d’un ton claironnant. Vous comprendrez que les retards à vos cours successifs ne seront pas admis. Ils seraient sanctionnés le cas échéant, bien entendu…
Comme un fait exprès, au frisson qui parcourut l’assemblée à ce propos, répondit sans aménité une robuste sonnette électrique. Elle grinça longuement quelque part dans l’espace de la cour, et les membres de la section, disciplinés, commencèrent à s’agiter, se questionnant entre eux à tout-va, avec un affolement contenu, sur la suite des événements. Quel professeur ? Dans quelle salle ? Comment s’y rendre ? Dans quels délais ? Toutes questions pertinentes, pensai-je à part moi, mais superflues, puisqu’aucun n’en possédait la réponse. Plus curieusement encore, la femme ne parut guère apprécier cette démonstration de zèle général.
— Est-ce que je vous ai dit de bouger ? fit-elle, au contraire, à la limite du hurlement.
Cette remarque me plongea de nouveau dans un océan de perplexité. Car, aussi loin que je me souvienne, personne, jamais, ne m’avait dit de bouger, et pourtant je le faisais, le plus naturellement du monde. Aussi, malgré certaine résolution que j’avais prise, j’estimai de mon devoir d’intervenir.
— Vous savez, constatai-je, dans le silence rétabli, je me sens tout à fait en mesure de bouger sans y être enjoint. Et j’imagine que c’est le cas de chacun de nous, ici. Pour aller au bout de ma pensée, je crois que c’est une de ces choses que nous faisons sans les avoir jamais apprises…
Cette fois-là, personne ne rit, ce que j’enregistrai comme une petite victoire. La femme, quant à elle, jugea sans doute que mon observation nécessitait un développement particulier ; elle fit mine de s’expliquer, puis se rengorgea, se contentant de me toiser, avant de s’adresser à l’ensemble du groupe.
— Exceptionnellement, pour ce matin, vous restez avec moi pour l’heure suivante, dans cette même salle. M. Godot, votre professeur de biologie, ne sera là que vendredi. À présent, sortez un moment, et vous revenez à la prochaine sonnerie, dans dix minutes. Je vous donnerai votre emploi du temps.
Dans le capharnaüm des pieds de chaise qui s’ensuivit, la femme se tournait vers moi, et elle me fit signe d’aller la trouver d’un petit crochet de l’index. Je laissai passer la bousculade. J’envisageai, puisqu’elle m’en donnait l’opportunité, d’aborder toute une théorie de questions qui demandaient d’être éclaircies, mais elle me devança :
— Vous avez des problèmes ? dit-elle gentiment.
Elle attrapait en même temps le petit papier à mon nom, qui se trouvait sur le dessus de la pile.
— Il y a des choses qui vous paraissent compliquées ? insista-t-elle, le nez sur ma fiche.
— Oh là ! m’exclamai-je, un peu trivialement. Tout un tas ! En fait, je ne comprends à peu près rien. – Je réfléchis un instant, et conclus : à part l’énigme du facultatif, que je crois avoir résolue, tout le reste m’est demeuré hermétique, de bout en bout…
— L’énigme du facultatif ? fit-elle sur le même ton doux.
Je souriais obligeamment. J’aimais assez qu’elle pousse le jeu à l’extrême en mimant l’étonnée. Elle ne pouvait mieux s’y prendre pour établir une sorte de connivence entre nous.
Puis un bref instant, où elle resta encore abstraite dans la contemplation de ma fiche.
— L’énigme du facultatif, répéta-t-elle pour finir, d’une voix neutre – et ce n’était plus du tout une question. Elle relevait sur moi une visage très inexpressif, et son poignet agita un peu le bout de papier.
— Vous…, commença-t-elle, comme embarrassée. – Je me tenais prêt à lui venir en aide. – Par exemple,… après votre nom, je vous ai demandé d’inscrire ce que faisaient vos parents,… vous vous souvenez ? Cela me permet de mieux vous connaître, voyez-vous…
— Allons, bon, fis-je, ennuyé. Encore quelque chose qui m’a échappé !…
— Vous n’avez pas entendu, quand j’ai dit cela ?
— Si, si ; mais je veux dire, je n’en ai pas vu l’intérêt, sur le moment. Avouez que savoir ce que fait X pour mieux connaître Y…, ça ne saute pas aux yeux du premier venu, non plus !… Je n’ai pas considéré ce point de vue, voilà tout.
À la limite de l’impolitesse, la femme eut un soupir démonstratif, que j’interprétai d’abord, sans erreur possible : « Vraiment, vous commencez à me porter sur les nerfs. » Pourtant ce qu’elle dit en suivant mit un trouble dans mon esprit :
— Admettons, murmura-telle. Vous avez peut-être raison…
— Certainement pas ! m’empressai-je de rétorquer pour calmer les choses. Vous en savez bien plus que moi sur la question. – Je ne désirais pas passer pour insolent, et j’étais bien décidé, à cet instant encore, à me tenir à ma place. – J’ai préféré me centrer sur la dernière réponse, ajoutai-je pour attirer son attention sur un sujet plus nourrissant. Là, du moins, je crois m’en être tiré à mon avantage…
Je lorgnai sur ma fiche avec convoitise, pour l’y reconduire ; ce qu’elle fit d’un air las, plutôt mal venu à mon goût. Retournant le bout de papier, elle jeta même un coup d’œil au verso, pour constater qu’il était vierge.
— Écoutez ! dit-elle comme on se ressaisit. Il y en a un de nous deux qui ne comprend pas. Je vais vous lire votre fiche… Ça ne prendra pas trop de temps, d’ailleurs. – Elle déchiffra, en appuyant outrageusement sur les premières syllabes de chaque mot : « Vsevolod Verkhouenski,… section cinq,… facultatif »…
Paumes des mains vers le ciel, elle me fixait, statufiée, les sourcils au milieu du front. C’est à ce moment que je sortis de mes gonds. Ma réaction me prit moi-même au dépourvu, mais c’est que l’ayant jusque-là considérée comme mon alliée dans cet univers chaotique, je me trouvais brusquement submergé d’un sentiment d’inacceptable trahison.
— Bon ! d’abord, c’est Verkhovenski ! m’écriai-je sans plus aucune retenue. Deuxio, « facultatif », je ne vous l’apprends pas puisque c’est vous qui venez de nous le dire, cela signifie qu’on a « la capacité de », « la liberté de, ou de ne pas » ? Oui ou non ?… – Je devais être fort rouge, car la colère me cuisait les joues d’une chaleur quasi douloureuse –, alors, voilà exactement ce que je veux devenir, braillai-je toujours plus fort : facultatif ! Et si ce n’est pas ce que vous attendez de nous, eh bien, moi, je n’ai rien à faire ici !…
Tout ça était sorti d’un trait, mais il m’était difficile, à ce stade, de ne pas enchaîner en allant d’un pas ferme fourrer bloc-note et crayon dans mon sac.
— Eh bien,… où comptez-vous aller ? proféra platement la femme, du haut de son socle.
— Ça, c’est la meilleure ! Comment voulez-vous que je le sache ? – « Et, en effet, me disais-je, où aller ? » Rien ne semblait vraiment prévu pour le cas qui se présentait.
— Eh bien, je le sais, moi ! dit-elle, retrouvant son aplomb après un silence. Nous allons voir ce qu’en pense Mme Corneille !
— Va pour Mme Corneille ! fis-je en désespoir de cause, mais sans relâchement.
D’un seul coup, notre responsable de groupe avait retrouvé l’attitude déterminée dont elle avait fait montre jusque-là devant nous. Dans le fond, je la préférais ainsi. Elle dévala l’estrade d’un sautillement maîtrisé et je lui emboîtai le pas pour quitter la salle. Dehors, quelques membres du groupe nous observaient, optant déjà pour la consternation qui allait agrémenter leur attente. Leur tournant le dos, nous enfilâmes le lourd préau en arcades, trois pas dans l’ombre portée des colonnes, six dans l’anneau de lumière qui mangeait le pavement de ciment.
À travers la porte, un « oui ! » sec. Deux femmes s’affairaient dans un monticule de paperasses, quand nous entrâmes chez Mme Corneille. L’une debout près du fauteuil de l’autre, elles cherchaient ensemble quelque chose qui se cachait dans les limites du bureau derrière lequel elles se tenaient.
— Là ! dit enfin la première, soulagée – Et elle se pencha par-dessus la table pour attraper un feuillet, qu’elle déposa sur le tas voisin de celui où elle venait de le prendre.
— Qu’y a-t-il ? dit la femme assise, en dépliant des doigts démesurément longs sur les dossiers devant elle.
C’était à nous qu’elle s’adressait. Notre responsable de groupe marqua un pincement de lèvres avant de s’avancer.
— Comment dire ? lâcha-t-elle, au fin bout d’une profonde expiration. – Elle offrait en même temps ma petite fiche à Mme Corneille, qui eut une hésitation devant son aspect chiffonné, puis qui s’en saisit, et le maintint à bout de bras.
— « Vsevolod Verkhorenski, section cinq,… facultatif… », y lut-elle à son tour, sans émotion particulière. Ce garçon s’est mal comporté, Mlle Anquetil ? proposa-t-elle, en durcissant son expression. – puis, avec une indifférence plus naturelle : Que signifie ce « facultatif » ?
— Eh bien, voilà, par exemple, vous pourriez le lui demander, souffla notre responsable de groupe, mauvaise.
Je lui jetai un coup d’œil dégoûté. « Trahi deux fois ! Cette femme ne vaut rien », pensai-je.
— Eh bien,… dites ? me lança Mme Corneille, qui s’égarait entre nous deux.
— C’est une énigme, fis-je… Ou du moins j’ai cru que c’en était une. Mais il paraît que non…
Une ombre passa sur le front de Mme Corneille. Elle continuait de nous regarder tour à tour.
— C’est pourtant vous qui l’avez écrit, je crois ?… Excusez-moi, Mlle Anquetil, mais, comme vous voyez, je suis assez occupée…
— Bien, dit notre responsable de groupe précipitamment. C’est que ce jeune homme… En fait, c’est lui qui… Pour aller vite : M. Verkhovenski ne me paraît pas du tout adapté au système scolaire !
— Allons bon ! Que voulez-vous dire ? Vous en connaissez tellement qui sont adaptés au système scolaire ?… Vous ne paraissez pas dans votre assiette… Je sais, c’est une rentrée qui n’est facile pour personne, cette année, mais chacun doit y mettre…
— Tel que vous voyez ce garçon, coupa l’autre sans ambages, il vient de plier ses affaires pour quitter l’établissement ! Simplement ça ! C’est tout ce que j’ai à dire…
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? – Le fin visage de Mme Corneille se tordit d’une moue assez laide, genre chien boxer.
— C’est exact, confirmai-je. Bien que ce soit une décision difficile à prendre, bien sûr ! Il y a à peine une heure, je pensais être ici pour plusieurs années…
Le fauteuil de Mme Corneille recula d’un bon mètre, en mordant le sol. Elle s’était dressée à l’aplomb de son bureau, grande et faite comme une perche.
— Il me semble que vous n’avez pas bien compris, mon petit ami ! pépia sa bouche menue, tout là-haut.
— Voilà ! voilà !… fit entendre notre responsable de groupe, en écho.
J’eus le sentiment que, pour la première fois, nous étions tous les trois sur la même longueur d’onde.
— C’est tout à fait ça ! acquiesçai-je gravement. Mlle Anquetil que voici pense comme vous : je ne comprends pas. Et tout ça en dépit des efforts que je fais ; ce qui n’est pas rien, je vous assure !…
Les deux femmes échangèrent par-dessus moi un long regard consterné. Et la troisième même, qui, depuis tout ce temps, se tenait immobile comme une souche, un dossier sur le cœur, fit entendre une espèce de rot de protestation.
— Celui-là, tout de même ! nasilla-t-elle, les yeux ronds et le menton fiché dans le cou.
Mais son expression vira du tout au tout dans la seconde qui suivit. Congestionnée jusqu’au front, les pommettes crispées, elle émit cette fois un bruit comme d’une déglutition difficile. Mme Corneille se tourna vers elle, et son visage s’épanouit lentement, inexorablement, malgré une lutte intestine forcenée. Les trois femmes éclatèrent d’un rire sauvage toutes en même temps. Après une hésitation, j’estimai qu’il n’y logeait aucune attaque personnelle, et, devant une bonne humeur aussi franche, je me mis de la partie. Cela dura longtemps, avec quelques rémissions, qui les relançaient aussitôt de plus belle.
— Il faut bien rire un peu, dans ce foutu métier ! couina enfin Mme Corneille, qui reprenait son souffle.
— C’est nerveux, jugea son acolyte en s’essuyant les yeux.
Notre responsable de groupe s’inquiétait brusquement :
— La cloche a dû sonner…
— C’est probable, convint Mme Corneille. Bon. Qu’allons-nous faire de ce garçon ? – Après un soupir, elle planta ses yeux dans les miens, un débris de fossette cristallisé au coin de la bouche – Écoutez bien, M. Verkhenski. Vous allez retourner dans votre classe et essayer de faire attention à ce que vous raconte votre professeur ! Et, surtout, que je n’entende plus parler de vous de longtemps, sinon !… – puis, d’un petit air entendu, à notre responsable de groupe : je sais que vous ferez de votre mieux, avec celui-ci comme avec les autres… Vous devriez vous dépêcher de les rejoindre. Ils traînent dehors depuis dix minutes.
La femme et moi, nous avons attaqué d’une même foulée le chemin du retour. Quatre pas dans l’ombre des piliers, cinq dans le demi-rond de lumière, sous un préau maintenant déserté ; le soleil tapait plus fort, plus droit, dans le ciel vide de la cour.
— J’ai bien l’impression que rien n’est résolu, risquai-je au bout d’un moment, en réponse à ce que ne disait pas notre responsable de groupe. Vous n’avez pas trouvé que cette entrevue n’avait ni queue ni tête, vous ?… Il faut l’admettre, nous n’avons été à la hauteur ni les uns ni les autres. Et la tirade de Mme Corneille, à la fin, m’avait tout l’air d’une échappatoire.
Mais j’avais dû me méprendre sur ce qui donnait ce front préoccupé à notre responsable de groupe. Elle ne broncha pas, comme absorbée dans tout autre chose.
— En tout cas, fis-je un peu dépité et avec l’intention d’être désagréable, on a bien ri, sans doute, mais moi je m’inquiète pour mon avenir… Et jusque-là, je pensais qu’il n’y avait qu’au catch qu’on réglait les débats d’un coup de cloche.
Au moment où je m’y attendais le moins, la femme, cassant son pas, se planta devant moi :
— M. Khovenski !… commença-telle, en détachant bien ses mots.– ses mains avaient adopté une position curieuse à la hauteur de son visage, les deux premiers doigts refermés en anneau, comme si elle eût tenu tendu devant elle un mince fil de nylon –, une fois pour toutes ! est-ce que vous ne pourriez pas vous faire un peu moins… – elle respira fortement – un peu plus… « facultatif » ?
La tête bizarre à faire peur qu’elle me présentait, torturée entre rire et syncope, m’obligea encore à garder pour plus tard la question qui me venait aux lèvres. Mais franchement, plus ça allait, moins je comprenais ; c’était bien là le problème. Mme Corneille l’avait très bien vu.
