Cette ombre qui rêve est née dans un port dont l’identité de la rue qui descend de la place de la Comédie se perdre dans les eaux du fleuve est un livre. Idée de génie qu’on doit à quelques révolutionnaires de 1793. Le titre de ce livre conjugue les deux mots sans doute les plus majestueux, les plus impressionnants, de la langue française, l’Esprit des lois. Dans ce livre, on trouve écrit, dès la première ligne, que même « la divinité a ses lois », et c’est assez dire à quel niveau l’idée de loi y est placée. L’esprit des lois serait-il à mettre un peu au-dessus de l’esprit de Dieu ? Emprunter cette rue vers le quai n’est donc pas une chose anodine, et aujourd’hui encore, pour le moins, oblige. Cette inscription remarquable se double, concernant l’ombre que nous convoquons, du fait que souvent le bateau venu s’amarrer à l’extrémité de cette rue, pour dérouler son long tableau noir sur le fleuve, portait peintes en blanc les douze lettres du nom de son grand-père.
Ainsi, les rues étaient des pensées et les ancêtres des grands bateaux. Le sens du monde était écrit, il suffisait de lire et de comprendre. Néanmoins ce que l’enfant (puisqu’il s’agit de lui) avait conçu des rues et des ancêtres lui fit prendre un chemin un peu à l’écart des idées communes ; aussi sa relation avec la société allait toujours rester de l’ordre de ce qu’on entend joliment par mi-figue mi-raisin. C’est qu’il ne faisait jamais ce qu’on attendait de lui, pas plus que la société ne faisait ce qu’il attendait d’elle. Ainsi, former ses lettres de la main gauche avec un porte-plume trempé dans l’encre réclame, on le conçoit, d’écrire de droite à gauche, si on veut exprimer ses idées clairement. Mais, sans penser plus loin, on lui demanda d’écrire dans l’autre sens. Sa plume, alors, se plantait dans le papier, envoyant des éclaboussures sur son visage et jusque sur les vêtements de son voisin, pendant que le tranchant de sa main, en effaçant ce qu’il venait de s’appliquer à former, se maculait d’encre fraîche, dessinant une trace bleue unie dans la largeur de son cahier. Comment être clair dans ces conditions ?
“Comment être clair dans ces conditions” allait demeurer une préoccupation majeure de l h j t-l (puisque c’est de lui qu’il s’agit). Si ce n’est que “conditions” prit une acception beaucoup plus large au fil des heures et des années. Le mot désigna bientôt le fourmillement dantesque des désirs, des amours, des contradictions, des horreurs et des souffrances dont l’être humain, et l’auteur en particulier, se trouve être, d’un même mouvement, l’acteur, la victime et le témoin démuni. Ce qu’on trouvera dans ces pages, nourries de pensées, de grands bateaux et d’un étonnement toujours renouvelé, témoigne de cette préoccupation lancinante, sans toutefois que ne se détache jamais un résultat probant.

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