Perspectives

Leiris Autothanatographe

Né à Paris au printemps 1901, Michel Leiris vit son enfance sous le signe du théâtre lyrique où le conduisent ses parents, dans la loge que laisse à leur disposition Raymond Roussel, à l’Opéra. Agent de change, le père de Michel, est, en effet, un ami du fantasque auteur de Locus solus, dont il gère la fortune, et avec qui il fait de la musique de chambre.
Bachelier en 1918, Michel Leiris s’inscrit à l’université pour des études de chimie et devient surtout un fervent des sorties montmartroises dans le Paris festif des lendemains de la Première Guerre mondiale, qui découvre le jazz. Leiris évoque de cette période son culte « du rare, du bizarre » et des « excentricités », et il en écrit dans l’Âge d’homme :
« Nous mettions un indéniable point d’honneur à nous ranger du côté de la mort, l’impossibilité même de vivre nous paraissant (comme il s’en faut de peu qu’elle ne me paraisse encore) le grand critère de moralité. »
Chez le musicien Roland-Manuel, un cousin par alliance, Leiris rencontre Max Jacob, qui guide ses pas en poésie. Fréquentant l’avant-garde intellectuelle et artistique, il se lie d’amitié avec André Masson, Georges Limbour, Georges Bataille. Ses premiers poèmes paraissent dans la Révolution surréaliste, et en 1925 il publie, à cent douze exemplaires, le recueil Simulacre. Sa vie, bientôt, va se construire selon les trois axes de la poésie, de l’autobiographie et de la neuve ethnologie, dont il fera son métier.
Leiris retiendra de sa jeunesse en veine d’excès que tout manque à notre modernité de ce qui pourrait nous engager à risquer notre vie. L’exigence à y suppléer dans l’engagement poétique le tiendra jusqu’à sa mort, à l’automne 1990. Sur quel champ d’honneur livrer bataille ? Comment mourir justifié ? À lire son œuvre dans cette lumière, l’écrivain apparaît chercher inlassablement la position ultime, la place indiscutable d’où l’on serait fondé à juger de soi-même. Et chacun de ses livres peut être lu comme l’expérience renouvelée de définir cet endroit où notre mort nous serait rendue, en tant que pièce maîtresse de la mécanique qui conférerait à notre aventure d’homme son mouvement naturel. En premier lieu, il s’agit donc de prendre le pas, non tant sur notre vie, que sur notre mort. Aussi, plutôt qu’autobiographie, la quête leirissienne, mystique à bien des égards, nous a semblé s’entendre mieux, en son principe, à la désigner comme une « autothanatographie » : tentative de description de ce point aveugle où se forme tout langage.